Accueil > PSP > Directeur des services aux familles des militaires > Ressources pour les CRFM/C

Les traumatismes liés au stress opérationnel
Une nouvelle façon d'envisager un vieux problème

Par le major Stéphane Grenier

Les organisations militaires sont aux prises avec les réalités des traumatismes liés au stress depuis le début des temps. Ce n'est toutefois qu'après que Johannes Hofer eut publié en 1678 un article où il décrivait une maladie affligeant les mercenaires suisses qui servaient en France et présentaient divers symptômes décrits comme de l'abattement, une mélancolie permanente, un mal du pays incessant, un sommeil troublé, de l'insomnie, de la faiblesse, une perte d'appétit, de l'anxiété, des palpitations cardiaques, de la stupeur et de la fièvre qu'on a commencé à y prêter attention. Grâce à la description claire qu'a faite Hofer dans des publications médicales de son époque, la « nostalgie » a été acceptée comme un malaise affligeant les militaires pendant et après les conflits.1

Depuis ce moment-là, on a utilisé divers termes pour décrire l'état dans lequel se trouvent bien des soldats qui ont été exposés à une situation traumatisante. Au Fixe siècle, les médecins attribuaient les symptômes de la nostalgie au changement pathologique des organes internes des patients. Au cours du Axe siècle, les attitudes à l'égard de ce que l'on appelait les troubles neuropsychiatriques ont bien évolué, mais pas nécessairement pour le mieux. On a même insinué que les soldats qui présentaient des symptômes de troubles de cette nature pendant la Seconde Guerre mondiale recevaient en fait des soins moins efficaces que ceux fournis aux soldats revenant de la Première Guerre mondiale2. Le traitement du malaise a évolué et changé au cours du dernier siècle passant du traitement immédiat à proximité des premières lignes des personnes présentant des symptômes à l'évacuation complète aux échelons arrière. Parfois, les personnes moins disposées à accepter le traitement étaient soumises à des consultations forcées ou à des chocs électriques.

top

Ce n'est qu'à la suite de la guerre du Vietnam que les publications médicales ont introduit le terme « syndrome de stress post-traumatique » (SSPT) lorsque beaucoup d'anciens combattants ont déclaré de graves symptômes liés au stress après leur retour au pays. Il a commencé à être question de ces nouveaux troubles dans les publications médicales.

Au Canada, les militaires n'avaient pas pris part à un conflit de haute intensité depuis la guerre de Corée avant que la guerre contre le terrorisme commence et que les Forces canadiennes (FC) envoient des troupes combattre aux côtés des Américains en Afghanistan. Cela ne veut toutefois pas dire que les soldats canadiens n'ont pas souffert des conséquences des conflits qui se sont déclarés dans le monde. Les membres de toutes les composantes des FC ont joué un rôle important dans pratiquement toutes les opérations de maintien de la paix et toutes les autres opérations de paix des Nations Unies et de l'OTAN depuis l'introduction du modèle de maintien de la paix de Lester B. Pearson.

Durant la dernière décennie, nos marins, nos soldats et notre personnel de l'Air ont participé à des opérations militaires en nombre croissant et de plus en plus exigeantes autour du monde. Même s'ils ont servi le Canada avec grande distinction, ce service visant à assurer la paix et la stabilité dans le monde a coûté cher. Le prix de la participation du Canada aux opérations de maintien de la paix et autres opérations de paix s'est calculé de bien des manières au fil des ans, mais aucun prix n'a été plus important que la perte de plus de cent membres des FC au cours des seules opérations de paix.

top

Au delà de la liste officielle des pertes, nous ne pouvons toutefois plus ignorer que ces opérations coûtent au Canada et aux FC un nombre incalculable et très élevé de militaires blessés. Ces blessés ne sont pas victimes de balles perdues, de mines terrestres ou d'accidents de la route, mais de stress opérationnel. Contrairement aux blessures physiques, les traumatismes liés au stress opérationnel3 ne paraissent pas à l'extérieur. Souvent les supérieurs, les collègues et dans bien des cas les militaires blessés eux-mêmes ne les remarquent pas avant des mois ou des années. Ceux qui se rendent enfin compte qu'ils ont été victimes de stress opérationnel ne considèrent pas comme une solution viable de venir demander de l'aide à cause des stigmates négatifs associés aux malaises de ce genre.

Les traumatismes liés au stress opérationnel, telles que le SSPT, se traduisent par des réactions symptomatiques très réelles qui causent divers genres de problèmes, dont la consommation abusive d'alcools et autres drogues, une diminution du rendement et de la concentration, des problèmes familiaux, le divorce, de violents accès de colère et même le suicide. Dans bien des cas, les chefs et collègues interprètent cette évolution du comportement sans se rendre compte que ces soldats ont subi des traumatismes liés au stress opérationnel. L'image que ceux qui ont subi des traumatismes de cette nature se font de l'équité ou de la stabilité du monde est tellement perturbée qu'il leur faut consacrer beaucoup de leur temps et de leurs énergies à s'adapter au trouble affectif qu'ils ont engendré. On estime que cette seule lutte est un des principaux facteurs responsables de ces changements de personnalité déclarés qui se produisent après l'apparition du SSPT. Le manque de compréhension de l'entourage de la victime cause souvent une blessure secondaire qui nuit encore plus au processus de rétablissement.

top

En l'an 2000, Anciens Combattants Canada (ACC) a mené un sondage auprès de 2 700 de ses clients en activité de service et retraités des FC. Plus de 70 p. 100 de la base de clientèle a répondu au questionnaire approfondi qui comprenait une série de questions destinées à déterminer la fréquence du SSPT. Ce sondage révèle que 15 p 100 des répondants présentent des symptômes concordant avec un diagnostic de SSPT et 10 p 100, des symptômes n'y répondant pas. De la même façon, on a aussi évalué au cours du même sondage que 28 p 100 des répondants souffraient d'une dépression grave. Cela représente la dure réalité des pertes modernes auxquelles nous pouvons nous attendre à mesure que nous continuons de déployer nos forces autour du monde au service de la stabilité mondiale. À l'avenir, il faudra consacrer autant d'attention aux traumatismes liés au stress opérationnel qu'aux blessures physiques et les envisager autrement afin de les normaliser dans le contexte des opérations militaires.

Il est maintenant devenu évident que les militaires ne reçoivent pas le soutien dont ils ont besoin pour régler ce problème. Pour essayer de corriger cette lacune, on a ouvert, en 1999, des Centres de soutien pour trauma et stress opérationnels (CSTSO) à Esquimalt, à Edmonton, à Ottawa, à Valcartier et à Halifax. Si cette mesure a aidé à régler l'aspect médical du problème, elle n'a pas fait grand-chose à l'égard du contexte socioculturel dans lequel nos membres évoluent tous les jours.

C'est une triste réalité que nos membres qui sont victimes de stress opérationnel préfèrent pour la plupart souffrir en silence et dans l'isolement parce qu'ils craignent que leurs collègues et supérieurs les fuient et les ostracisent comme l'a montré clairement l'enquête de l'Ombudsman sur la plainte du caporal McEachern4. Il est maintenant évident que les militaires qui souffrent de traumatismes liés au stress opérationnel ne reçoivent pas, dans la plupart des cas, le soutien favorisant un prompt retour à la santé.

top

Le Sous-ministre adjoint (Ressources humaines - Militaires) a lancé, en mai 2001, le projet Soutien social aux victimes de stress opérationnel (SSVSO) en vue de régler les aspects non médicaux de ce problème. Les membres des FC en service et retraités qui ont été victimes de stress opérationnel ont élaboré ce projet, dont la mission est d'établir, de développer et d'améliorer les programmes de soutien social destinés aux militaires, aux anciens combattants et à leurs familles qui sont affectés par le stress opérationnel et de donner la formation et l'entraînement dans la collectivité militaire de façon à faire comprendre et accepter les victimes de stress opérationnel. Depuis son lancement, le projet a été approuvé par le Conseil des Forces armées (CFA) en octobre 2001 et a reçu le mandat suivant :

  • créer un réseau d'entraide national pour les militaires, les anciens combattants et leurs familles;
  • autoriser la mise au point de cours de formation et de modules de formation préalable au déploiement en collaboration avec des professionnels de la santé;
  • jouer un rôle de chef de file dans l'élaboration des méthodes nécessaires pour réaliser un changement culturel institutionnel à l'égard des stigmates associés au stress opérationnel.

top

Anciens Combattants Canada a accepté d'aider le ministère de la Défense nationale à réaliser le projet de SSVSO, qui est devenu un projet interministériel. Le projet de SSVSO vise à établir un réseau d'entraide d'un bout à l'autre du pays et, à ce jour, il a établi des sites à Edmonton, à Winnipeg, à Petawawa et à Terre-Neuve. D'ici 12 à 16 mois, les responsables du projet espèrent en établir dans d'autres localités du pays, dont Valcartier, Gagetown, Halifax, Esquimalt et plusieurs autres. Les réseaux d'entraide sont très courants dans la société en général et dans beaucoup de grandes entreprises. Les responsables du projet estiment que le fait de s'entraider les uns les autres en fonction d'expériences communes peut aider et accélérer beaucoup le processus de rétablissement. À mesure que le réseau d'entraide évoluera, les responsables du projet de SSVSO commenceront à élaborer les autres composantes du projet en collaboration avec les fournisseurs de soins de santé.

Les militaires reconnaissent aujourd'hui qu'ils ne peuvent pas simplement demander aux victimes de stress opérationnel de consacrer toutes leurs énergies à leur épanouissement personnel si les Forces canadiennes elles-mêmes n'évoluent pas. De plus, on comprend maintenant que si l'on crée des CSTSO pour améliorer la capacité de traiter le personnel militaire sans aborder les aspects plus vastes du soutien social des victimes de stress opérationnel, on échouera inévitablement à long terme parce qu'on suppose à tort que les soldats peuvent changer et survivre individuellement dans une institution qui n'a pas évolué.

Il est à espérer que le projet de Soutien social aux victimes de stress opérationnel suscitera dans les Forces canadiennes un changement culturel graduel qui les amènera à tracer une nouvelle voie pour l'avenir. Non seulement le projet de SSVSO aidera-t-il les victimes de stress opérationnel, mais il aidera aussi à intégrer et à soutenir les personnes qui éprouvent d'autres difficultés psychosociales causées par les opérations militaires.

top

1 Interprétation historique et contemporaine de la réaction de stress de combat - Commission d'enquête sur la Croatie, Allan D. English, PhD - le 26 octobre 1999.

2 Interprétation historique et contemporaine de la réaction de stress de combat - Commission d'enquête sur la Croatie, Allan D. English, PhD - le 26 octobre 1999.

3 Le terme « traumatisme lié au stress opérationnel » ne désigne pas un problème de santé. Tel qu'il est défini dans le cadre du projet de Soutien social aux victimes de stress opérationnel (SSVSO), il s'agit d'un terme nouveau à utiliser dans un contexte non médical pour décrire de façon générale les divers genres de problèmes et de troubles psychologiques que les soldats peuvent présenter suite aux opérations militaires. Le terme « traumatisme lié au stress opérationnel » désigne une variété d'états, dont le SSPT, l'anxiété et la dépression. Il faut donc l'utiliser dans ce contexte et ne pas l'interpréter comme désignant un problème de santé diagnostiqué.

4 Rapport de l'Ombudsman du MDN intitulé Traitement systémique des membres des FC atteints du SSPT, publié en février 2002.

top